Depuis plusieurs jours, les difficultés d’approvisionnement en gasoil observées dans certaines stations-service du pays suscitent interrogations et inquiétudes.
Mais au-delà de cette situation, une question plus large mérite aujourd’hui d’être posée : dans un contexte international marqué par de fortes tensions sur le marché pétrolier, jusqu’où le Gabon peut-il continuer à protéger les prix du carburant à la pompe ?
Car une réalité est souvent méconnue : malgré l’augmentation des coûts énergétiques et les perturbations qui affectent le marché mondial, le Gabon continue d’afficher des prix particulièrement bas comparativement à plusieurs pays de la sous-région.
LE GABON À 605 FCFA POUR L’ESSENCE ET 585 FCFA POUR LE GASOIL
Au Gabon, le litre d’essence vendu dans le réseau des stations-service est fixé à 605 FCFA, tandis que le litre de gasoil coûte 585 FCFA.
Comparons avec quelques pays de la sous-région :
🇬🇦 GABON
Essence : 605 FCFA/litre
Gasoil : 585 FCFA/litre
🇬🇶 GUINÉE ÉQUATORIALE
Essence : 645 FCFA/litre
Gasoil : 520 FCFA/litre
🇨🇬 CONGO
Essence : 775 FCFA/litre
Gasoil : 625 FCFA/litre
🇨🇲 CAMEROUN
Essence : 840 FCFA/litre
Gasoil : 828 FCFA/litre
🇨🇫 RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE
Essence : 1 150 FCFA/litre
Gasoil : 1 400 FCFA/litre
Et, à titre de comparaison en Afrique de l’Ouest :
🇨🇮 CÔTE D’IVOIRE
Essence : 905 FCFA/litre
Gasoil : 725 FCFA/litre
Les écarts sont importants.
Pour un plein de 50 litres d’essence, un automobiliste débourse ainsi 30 250 FCFA au Gabon, contre 32 250 FCFA en Guinée équatoriale, 38 750 FCFA au Congo, 42 000 FCFA au Cameroun, 45 250 FCFA en Côte d’Ivoire et 57 500 FCFA en République centrafricaine.
Le constat est donc clair : le Gabon reste aujourd’hui parmi les pays où l’essence est la moins chère de la sous-région.
Pour le gasoil, la Guinée équatoriale affiche un tarif inférieur à celui du Gabon, mais notre pays demeure largement en dessous du Congo, de la Côte d’Ivoire, du Cameroun et de la République centrafricaine.
MAIS CE PRIX A UN COÛT
Le prix affiché à la pompe ne correspond pas nécessairement au coût économique réel du carburant.
Depuis plusieurs années, l’État gabonais intervient à travers des mécanismes de soutien permettant d’amortir les fluctuations des prix des produits pétroliers et d’éviter que chaque hausse des coûts internationaux soit directement répercutée sur le consommateur.
Cette politique permet de préserver le pouvoir d’achat des populations.
Mais elle représente également une charge pour les finances publiques.
Autrement dit, lorsqu’un litre coûte davantage à importer, transporter, stocker et distribuer, mais que son prix à la pompe demeure inchangé, la différence ne disparaît pas : elle doit être supportée quelque part.
Et une partie importante de cet effort est assumée par l’État.
LE CONTEXTE INTERNATIONAL CHANGE LA DONNE
Cette réflexion intervient alors que le marché mondial de l’énergie traverse une période particulièrement instable.
La guerre impliquant l’Iran et les perturbations autour du détroit d’Ormuz, passage stratégique pour une part importante des hydrocarbures échangés dans le monde, ont profondément perturbé les circuits d’approvisionnement.
Même lorsque le pétrole continue de circuler, les tensions géopolitiques peuvent entraîner une augmentation des coûts de transport, des assurances maritimes et des produits pétroliers raffinés.
Le gasoil est particulièrement exposé à ces tensions.
Le Gabon est certes un pays producteur de pétrole.
Mais produire du pétrole brut ne signifie pas nécessairement disposer de capacités suffisantes pour transformer localement l’intégralité de ce pétrole en essence et en gasoil répondant aux besoins du marché national.
Notre pays reste donc exposé aux évolutions du marché international des produits raffinés.
LA PÉNURIE ACTUELLE : UN SIGNAL À NE PAS IGNORER
Il serait excessif d’affirmer que les difficultés actuelles d’approvisionnement en gasoil au Gabon sont uniquement provoquées par la crise internationale.
Des problématiques de stocks, d’approvisionnement et de distribution peuvent également expliquer les tensions constatées.
Mais cette situation doit nous interpeller.
Car ce que nous observons aujourd’hui pourrait aussi révéler la vulnérabilité de notre système face à une crise internationale qui viendrait à se prolonger ou à s’aggraver.
La question n’est donc plus seulement celle de la disponibilité du carburant aujourd’hui.
Elle concerne notre capacité à sécuriser durablement l’approvisionnement du pays.
PLUSIEURS PAYS ONT DÉJÀ AJUSTÉ LEURS PRIX
Dans plusieurs pays africains, les gouvernements ont déjà procédé à des ajustements.
En République centrafricaine, le litre d’essence est désormais vendu à 1 150 FCFA, contre 1 400 FCFA pour le gasoil.
En Côte d’Ivoire, l’essence atteint 905 FCFA, tandis que le gasoil est vendu à 725 FCFA.
Au Cameroun, l’essence est à 840 FCFA et le gasoil à 828 FCFA.
Pendant ce temps, le Gabon maintient l’essence à 605 FCFA et le gasoil à 585 FCFA.
Ces différences posent nécessairement la question du niveau d’effort que l’État gabonais consent pour protéger le consommateur.
JUSQU’OÙ L’ÉTAT PEUT-IL CONTINUER À ABSORBER ?
C’est probablement ici que doit commencer le véritable débat.
Dans un contexte où les tensions internationales peuvent renchérir le pétrole, les produits raffinés, le transport maritime et les assurances, l’État doit-il continuer à absorber l’essentiel des hausses afin de maintenir coûte que coûte les prix actuels ?
Ou faut-il commencer à réfléchir à une adaptation progressive du système ?
La question mérite d’être posée sans tabou, mais également sans précipitation.
Car augmenter le carburant ne touche pas uniquement celui qui possède une voiture.
Le gasoil fait rouler les camions qui transportent nos marchandises, certains transports en commun, des engins de chantier, des équipements agricoles et de nombreuses activités économiques.
Une augmentation mal préparée pourrait donc rapidement se répercuter sur les transports, les produits alimentaires et, finalement, sur l’ensemble du coût de la vie.
FAUT-IL PROTÉGER AUTREMENT ?
Une autre approche mérite alors d’être étudiée.
Plutôt que de soutenir indistinctement chaque litre de carburant consommé, l’État pourrait-il progressivement mieux cibler son intervention ?
Les transports publics, l’agriculture, la pêche, certains secteurs stratégiques et les populations les plus vulnérables pourraient continuer à bénéficier de mécanismes spécifiques de protection.
Parallèlement, une évolution progressive et maîtrisée du prix payé par les autres consommateurs pourrait faire l’objet d’une réflexion nationale.
Une telle décision ne pourrait évidemment être envisagée qu’après concertation avec les partenaires sociaux, les transporteurs, les distributeurs, les opérateurs économiques et les représentants des consommateurs.
Car l’objectif ne doit pas être simplement d’augmenter le carburant.
Il doit être de construire un modèle qui reste soutenable pour l’État tout en protégeant le pouvoir d’achat des Gabonais.
ANTICIPER PLUTÔT QUE SUBIR
La tension observée actuellement dans certaines stations-service doit finalement nous pousser à regarder au-delà des files d’attente.
Elle pose la question de nos stocks stratégiques.
De nos capacités de raffinage.
De la diversification et de la sécurisation de nos sources d’approvisionnement.
Mais également du coût réel de la protection du consommateur.
À 605 FCFA le litre d’essence et 585 FCFA le litre de gasoil, le Gabon continue aujourd’hui d’offrir à ses consommateurs des tarifs particulièrement avantageux par rapport à plusieurs pays de la sous-région.
Mais dans un environnement énergétique mondial devenu beaucoup plus instable, une question mérite désormais d’être posée collectivement :
jusqu’où le Gabon peut-il continuer à protéger les prix à la pompe si le coût réel du carburant continue d’augmenter ?
Et surtout :
vaut-il mieux anticiper aujourd’hui, dans la concertation, une adaptation progressive et maîtrisée de notre modèle, ou attendre qu’une crise plus importante nous impose demain des décisions beaucoup plus difficiles ?
Le débat mérite d’être posé.
Non pas pour préparer les Gabonais à une hausse.
Mais pour permettre à chacun de comprendre ce que coûte réellement le prix que nous payons aujourd’hui à la pompe, et comment préserver durablement cet équilibre.
